Quand il n’y avait ni ordre, ni règle…
Ce petit cahier de belle écriture, rédigé au début du XVIIIe siècle, se penche sur la Première Croisade. Une époque où beaucoup se mirent en route, animés d’une foi ardente, mais sans unité, sans direction.
Sur ces pages, nous ne lisons pas un récit héroïque, mais ce qui le précède : confusion, divisions, et absence de structure. Page après page se dévoile ici l’image d’un monde en quête — de direction, d’autorité… d’ordre.
Ce que vous voyez ici n’est pas une page explicative ordinaire.
Devant vous se trouve un manuscrit français datant de 1705, dans lequel l’auteur inconnu — que nous pensons être un moine — décrit, depuis les prémices de la Première Croisade jusqu’à… Un petit manuscrit — portant une grande histoire.
Sur cette page, le manuscrit est dévoilé pas à pas.
Texte
Pour chaque page, vous trouverez :
– à gauche : la transcription du texte original en ancien français
– à droite : la traduction en néerlandais contemporain
– en dessous : une brève explication et interprétation
Le texte complet n’est pas présenté en une seule fois, mais se déploie par parties de cinq pages.
Entre ces parties, vous trouverez des repères temporels, permettant de suivre l’évolution du récit.
Le manuscrit compte au total 126 pages. Le texte intégral ne sera pas publié d’un seul coup,
mais se développera dans le temps — page après page.
Chaque vendredi, nous poursuivons le chemin de la Première Croisade, avec Godefroy, avec Pierre l’Ermite, nous entendons le pape Urbain II, nous nous rendons à Constantinople, auprès de l’empereur Alexis, et ainsi de suite… jusqu’à notre destination.
L’histoire continuera de se dévoiler à ceux qui reviendront.
Marchez avec nous, sur le chemin de la Première Croisade…
Note de l’auteur : bref résumé de l’histoire de la Guerre Sainte.
Voici le début de la croisade : comment Godefroy de Bouillon prit Jérusalem et fut proclamé roi, mais refusa ce titre. Le 15 juillet de l’an de Jésus-Christ 1099, un vendredi, à la même heure où Jésus-Christ rendit son esprit.
Après cela, le royaume fut gouverné par neuf rois, tous d’origine française.
Page 1.
L’origine des Turcs les Turcs étoient une nations qui habitoit ci devant
dans une isle, qui se nomoit
Sarmadia Assiatica. Est de là ils se sont retirez dans un endroit qui se nome la Marée Caspium, où cette
endroit porte encore le Nom aujourd’huy Turquestan, là ces peuples s’entretenoient seulement de ce qu’ils y eslioient. Sur tout quand ils se fesoit quelque desordre
dans…
Page 1.
Les Turcs étaient une nation qui habitait autrefois
dans une île appelée Sarmadia Asiatica.
De là, ils se retirèrent vers une région appelée la mer Caspienne,
dont le territoire porte encore aujourd’hui le nom de Turkestan.
Là, ces peuples ne vivaient que de ce qu’ils produisaient sur place,
notamment de leurs cultures.
Surtout lorsqu’il survenait quelque trouble
dans…
Remarque :
La traduction néerlandaise est fidèle au contenu,
mais formulée de manière plus fluide et plus forte sur le plan sémantique,
ce qui fait perdre certaines nuances présentes dans le texte original.
Page 2.
…dans les Royaumes voisins
Ils prenoient le parti de servir en qualité de Soldats. Ils s’entretenoient seulement
du pillage qu’ils rapportoient dans leur territoire. Dans le tems de l’Empereur Otto 3. ce peuple ont esté pris à la solde par Mahomel, qui étoit Sultan Sarasin dans la Perse, dont l’on étoit en guerre contre les Babyl- loniens, qui les appella
à son secours. Sur la fin de…
Page 2
…dans les royaumes voisins, ils choisissaient de servir en qualité de soldats.
Ils ne vivaient alors que du pillage qu’ils rapportaient sur leur territoire.
Au temps de l’empereur Otton III, ce peuple fut engagé à la solde de Mahomel
(probablement Mahomet),
qui était sultan sarrasin en Perse, alors en guerre contre les Babyloniens, lesquels firent appel à son aide.
Vers la fin de…
Note :
– « Mahomel » est probablement une forme ancienne de « Mahomet » (Mohammed).
– L’empereur Otton III régna de 983 à 1002, donc avant les croisades.
– L’auteur semble ici décrire une origine ancienne des troupes turques au service de la Perse.
– « Babyloniens » désigne probablement, dans ce contexte, des peuples situés à l’est du Levant.
Page 3
…de la Campagne ils n’ont point voulu cesser ny retourner dans leur isle d’où ils étoit venu, tant que cette nation étoient esfarouchés et alterés du sang humain et la guerre ne cessa qu’aux
que le Roi de Perse et le Sultan de Babylone fut vaincu dont ils ont in-
corporé ces deux Royaumes la Perse et Babilone, dans la Syrie et la Palestine dont Jerusalem étoit de la dépen-
dance, se voyant aussi puissant…
Page 3
…après la campagne, ils ne voulurent ni cesser ni retourner à l’île d’où ils étaient venus, car ce peuple était devenu si sauvage et assoiffé de sang humain. La guerre ne prit fin que lorsque le roi de Perse et le sultan de Babylone furent vaincus, après quoi ils incorporèrent ces deux royaumes, la Perse et la Babylone, en Syrie et en Palestine, dont Jérusalem dépendait.
Se voyant désormais aussi puissants…
Page 3: L’auteur suit ici un récit d’origine (légendaire) des Turcs, dans lequel ils quittent une « île asiatique » → se déplacent vers la région de la mer Caspienne → servent ensuite comme mercenaires → et finissent par conquérir la Perse et la Babylone, en s’étendant jusqu’en Syrie et en Palestine.
Il ne s’agit évidemment pas d’une reconstruction historiquement exacte, mais de la tradition européenne bien connue des XVIIe–XVIIIe siècles des récits sur « l’origine turque ».
Page 4
Puissants ils ne se sont pas contants de cette belle conquête, ils ont encore envahi, per, dans la petite Asie, où
estoit le grand et renommé Sultan Solimans, ils lui ont pris le Royaume
de Pontume, auquel ils ont donné le nom d’Turcomanian, et la Capadoc, la Bithiniem et firent la guerre jusqu’au
regne de l’Empereur Henri. 4. et firent leur residence à Nicea l’année 1081
Page 4
Puissants qu’ils étaient, ils ne se contentèrent pas de cette grande conquête ; ils avancèrent en Asie Mineure, où régnait le grand et renommé sultan Soliman ; ils lui prirent le royaume de Pont, auquel ils donnèrent le nom de Turkomanie, ainsi que la Cappadoce et la Bithynie, et firent la guerre jusqu’au règne de l’empereur Henri IV, établissant leur résidence à Nicée en l’an 1081.
Page 4: Soliman / Solimans
Il s’agit de Suleiman ibn Qutulmish → mieux connu sous le nom de Soliman I de Rûm, fondateur du sultanat seldjoukide de Rûm.
Historiquement, cela correspond : il conquit en Asie Mineure notamment Nicée.
Nicée (Nicaea / Iznik)
Devint en 1081 une capitale turque → datation correcte.
Henri IV (Heinrich IV)
Empereur du Saint-Empire romain germanique (1056–1105).
L’auteur l’utilise comme repère temporel → juste avant la Première Croisade.
Pont / Cappadoce / Bithynie
Régions historiques d’Asie Mineure.
Turcomanian → Turcomanie
Terme utilisé dans les anciennes sources européennes pour désigner les régions où se sont installés des nomades turcs (Turkmènes).
Cette page décrit donc comment les Turcs — après leurs conquêtes en Perse/Mésopotamie — avancèrent vers l’Asie Mineure sous Suleiman, faisant de Nicée leur capitale.
Cela conduit historiquement à la situation juste avant la croisade de 1096–1099.
Blz 5.
C’est là où Mahomet a établi une Loi à son nom, qui subsiste encore aujourd’huy et a quitté celle de Sarasin ou Greque, mais ils n’ont pas quitté leurs
mauvaises inclinations Barbare et Tyranne, c’est pourquoi que les Chrétiens qui étoient sous leurs Domination avoient
beaucoup à Souffrir, bien plus que quand ils étoient Sarasin.
Dans ce tems là il arriva que dans la quantité de Pe- lerins qui viaggioit journellement…
Page 5
C’est là que Mahomet a établi une loi en son nom, qui subsiste encore aujourd’hui, et par laquelle ils ont abandonné l’ancienne loi des Sarrasins ou des Grecs. Mais ils n’ont pas renoncé à leurs mauvaises, barbares et tyranniques inclinations; c’est pourquoi les chrétiens, qui vivaient sous leur domination, eurent beaucoup à souffrir — plus encore que lorsqu’ils étaient encore sarrasins.
En ce temps-là, il arriva que, parmi le grand nombre de pèlerins qui voyageaient chaque jour…
Page 5 – Mahomet / Mohammed
L’auteur établit une distinction → avant : « sarazin ou greque » (c’est-à-dire : religions/cultures orientales antérieures) → après : loi islamique (« Loi à son nom »).
Décrire l’islam comme « établi par Mahomet » est typique de la pensée pré-Lumières :
→ islam = une innovation qui divise → rupture avec l’ancien ordre du monde
Préambule aux pèlerins → Pierre l’Hermite → Croisade
La phrase se termine par :
« parmi le grand nombre de pèlerins qui voyageaient chaque jour… »
Une introduction à :
→ les pèlerins sont maltraités → l’Europe réagit → Croisade
Nous nous trouvons maintenant, dans le contenu, juste avant la Première Croisade (1096).
Page 6
d’Occident à la terre Sainte
dont entre autre il s’y trouva un Religieux qui se nomoit Pierre l’Hermite, il étoit l’ermite d’Amiens, qui fit plusieurs fois le voyage de la
terre Sainte dont il vit la miserable situation où les Chrétiens étoient, entre les mains de ces Barbares. Il prit l’occasion d’en parler à Simon
Patriarche de Jerusalem et ils en tinrent une Conference, et il le pria d’avoir la bonté de lui prester la main dans cette…
Page 6
…de l’Occident vers la Terre Sainte. Parmi eux se trouvait un homme d’Église nommé Pierre l’Hermite ; il était l’ermite d’Amiens et fit plusieurs voyages en Terre Sainte.
Là, il vit la misérable condition dans laquelle vivaient les chrétiens, entre les mains de ces barbares.
Il saisit l’occasion d’en parler avec Simon, le patriarche de Jérusalem, et ils eurent un entretien ; au cours duquel il lui demanda d’avoir la bonté de l’aider en cela…
Page 6
…de l’Occident vers la Terre Sainte. Parmi eux se trouvait un homme d’Église nommé Pierre l’Hermite ; il était l’ermite d’Amiens et fit plusieurs voyages en Terre Sainte.
Là, il vit la misérable condition dans laquelle vivaient les chrétiens, entre les mains de ces barbares.
Il saisit l’occasion d’en parler avec Simon, le patriarche de Jérusalem, et ils eurent un entretien ; au cours duquel il lui demanda d’avoir la bonté de l’aider en cela…
Page 6 – Prélude à la Première Croisade
1. Pierre l’Hermite (Peter the Hermit)
Selon la tradition médiévale, il joua un rôle important dans :
– voir la misère en Terre Sainte
– éveiller l’esprit de croisade en Europe
→ initiateur de la Croisade
• → La situation est grave → chrétiens = souffrants, innocents
→ musulmans = cruels, barbares (note : ceci reflète le point de vue de la source médiévale)
→ Un homme saint voit cela
→ Il ne peut se taire
→ Il agit → contact → concertation → action
2. « Patriarche de Jérusalem » Ici : Simon — le soutien spirituel de la Croisade.
Page 7. cette affaire, qu’il eut seulement la bonté d’en écrire au Pape, de le faire à savoir aux Princes
de l’Europe que pour lui de son côté il se portoit fort d’exciter les Courones de l’Occident et de faire une expédition contre les Turcs et de conquérir la terre Sainte.
Le Pape Urbain 2 se
signala de tenir un Congré à Piacenza par l’avis de l’Empereur Henri IV. là où tous les Embassadeurs de l’Europe, même ceux de…
Page 7
Dans cette affaire… qu’il eut seulement
la bonté d’en écrire au Pape,
de l’en informer, et aux princes de l’Europe, que, pour sa part, il était disposé à appeler les couronnes de l’Occident
à entreprendre une expédition contre les Turcs et à conquérir la Terre Sainte.
Le pape Urbain II se proposa de tenir une assemblée à Piacenza, sur l’avis de l’empereur Henri IV, où tous les ambassadeurs de l’Europe vinrent,
même ceux de…
Nous nous trouvons maintenant à un moment de transition historique important :
→ de Pierre l’Hermite → au pape Urbain II
→ le passage du signal spirituel → à l’action politique
✅ 1. Urbain II & le concile de Plaisance (mars 1095)
· la situation des chrétiens en Orient,
· l’appel de l’empereur byzantin Alexis Ier à l’aide contre les Turcs.
Le concile suivant — Clermont —
devint le moment où la croisade fut officiellement proclamée.
Nous lisons :
· La « bonté » → l’humilité de Pierre l’Hermite
· Qu’il a suivi la voie juste : Pape → princes
· Que le pape a agi immédiatement
✅ 3. Les couronnes de l’Occident — le terme souligne que le projet :
→ était européen & chrétien → et non seulement français, allemand, etc.
La valeur symbolique de la croisade : → une seule chrétienté, un seul but.
Page 8
de Constantinople y ont paru, et par après à Clermont en Auvergne, là où on y tint deux Conseils tant pour tout
l’Église, que pour bien des autres chose, mais sur tout au sujet de la guerre contre ces Barbares, pour retirer
la terre Sainte de leur mains. L’on a conclu d’accorder une indulgence plenierre à tous ceux qui s’offroient à cette entreprise, mais encore tous leurs biens et leurs personnes même sous la protection du…
Page 8
…de Constantinople y vinrent, et ensuite à Clermont en Auvergne, où l’on tint deux conciles, tant pour toute l’Église, que pour de nombreuses autres affaires,
mais surtout en ce qui concerne la guerre
contre ces Barbares, afin de délivrer la Terre Sainte de leurs mains.
On décida d’accorder une indulgence plénière à tous ceux qui se présenteraient pour cette entreprise, et en outre de placer leurs biens et leurs personnes sous la protection de…
2 conciles :
1 : mars 1095 à Plaisance
2 : Clermont, novembre 1095
Le moment où le pape Urbain II proclama officiellement la croisade.
Indulgence plénière :
Quiconque partait pour libérer Jérusalem
⇒ recevait le pardon de tous ses péchés
Cela exigeait :
→ partir avec une intention pure
→ et combattre pour le Saint-Sépulcre
Si quelqu’un partait en croisade →
sa famille & ses biens étaient placés sous la protection de l’Église
Cela visait à éviter :
→ que les familles deviennent vulnérables
→ que les biens soient saisis
Page 9
du Pape et de l’Église, et tous ceux qui étoient homme de guerre ou qui savoient manier les armes, refuseroient de mettre l’épée à la main seroient bannie de l’Église et même
excommunié.
L’on donna ordre à tous les Évêques de donner de prêcher dans tous les
endroits de leur Diocèse, afin
d’animer le peuple à cette entreprise, et tous ceux qui auront pris la resolution de cette expédition fussent marqué d’une Croix rouge qu’on leurs…
Page 9
…du Pape et de l’Église ; et tous ceux qui étaient hommes de guerre ou qui savaient manier les armes et refuseraient de prendre l’épée seraient bannis de l’Église et même excommuniés.
On donna à tous les évêques l’ordre de prêcher dans tous les lieux de leur diocèse, afin d’encourager le peuple à cette entreprise.
Et tous ceux qui prenaient la décision de participer à cette expédition étaient marqués d’une croix rouge que l’on leur…
La rhétorique est la suivante : le Saint-Sépulcre est d’une telle importance que celui qui peut combattre mais refuse de le faire, agit contre Dieu lui-même.
La prédication fut diffusée dans tout le diocèse. Cela se fit par les évêques, les prêtres et les prédicateurs populaires, tels que Pierre l’Hermite.
LA CROIX ROUGE les participants à la croisade recevaient une croix rouge portée sur : les vêtements, le manteau et/ou l’épaule.
Il s’agissait du signe originel et unique officiel du croisé → crucesignatus = « marqué du signe de la croix ».
C’est ici que naît l’identité de la croisade. Cette croix rouge est également à l’origine du mot « croisé ».
Nota : il s’agissait là du savoir de 1705. Plus tard, il est apparu que la croix rouge ne fut officiellement attribuée par le pape qu’entre 1144 et 1147.
De même, à l’époque des croisades elles-mêmes, on ne parlait pas encore de « croisade ». Ce nom ne leur fut donné que bien plus tard. Le pape Urbain II parlait de : Iter Hierosolymitanum — le voyage vers Jérusalem.
Page 10
…attachée sur l’épaule, c’est par là qu’est devenu le nom de la Croissade.
L’on ne peut exprimer l’effet que ces prédicateurs ont opéré dans si peu de
tems de tous les Royaumes
d’Occident le peuple y accourut à grande foule, et receurent la marque de la croix, quelqu’un d’un vrai zele de voir et d’adorer le vrai sepulchre de Jesus Christ, et de le retirer des mains des infidelles…
Page 10
…cousue sur l’épaule ; c’est de là que vient le nom de « croisade ». On ne peut décrire l’effet que ces prédicateurs provoquèrent en si peu de temps dans tous les royaumes de l’Occident : le peuple affluait en grand nombre et recevait le signe de la croix.
Animés d’un véritable feu et d’un profond désir
de voir et de vénérer le véritable tombeau de Jésus-Christ
et de le délivrer des mains des infidèles…
Page 10
C’est par là qu’est devenu le nom la Croisade.
→ Cela fait référence au signe de la croix rouge.
→ Le mot français « croisade » vient de « croix ».
→ Le porteur du signe devient le « croisé ».
Le peuple y accourut à grande foule
→ L’appel d’Urbain II déclencha un véritable mouvement de masse.
Encore une fois : ce n’est pas ainsi qu’on en parlait en 1097 — cette terminologie n’apparut réellement qu’au XIIIe siècle.
Page 11
….d’autres par curiosité, d’autres par séculantise, et de paresse pour être exanter du travail et de paier leur dettes qu’ils
avoit fait dans leur libertinage et debauche, c’est là ils prenoient leur préteste jus’qua aux femmes et les enfans qu’ils ne voulurent
pas être exempt de ce voyage et hors du nombre de la croisade. Enfin que l’armée qui s’avoit assemblé de tous l’occident comme dit de grand historiens, Wilhelin Malmesburg
Page 11
…d’autres par curiosité, d’autres par mondanité,
ou par paresse, afin d’être dispensés du travail,
et pour échapper aux dettes qu’ils avaient accumulées dans leur débauche et leurs excès.
Ils saisirent tous les prétextes possibles,
au point même de ne pas vouloir laisser femmes et enfants en dehors de ce voyage, mais de les compter parmi le nombre de la croisade.
Bref, l’armée qui se rassembla de tout l’Occident, comme le disent les grands historiens, parmi lesquels Guillaume de Malmesbury…
Page 11.
Guillaume de Malmesbury → il († vers 1143) fut un important chroniqueur anglais. Son œuvre est l’une des grandes sources latines décrivant les croisades.
Le fait que l’auteur le cite
→ montre qu’il fonde son récit sur une tradition respectée
→ ou qu’il cherche au moins à lui donner une autorité reconnue.
À noter : Il est exceptionnel qu’un manuscrit scolaire/semi-monastique cite explicitement un historien précis !
Cela signifie que l’auteur n’était pas un simple répétiteur sans réflexion, mais quelqu’un qui savait que l’autorité écrite a de l’importance.
Page 12
Malmesbourg qui l’a vu et qui étoit de ce tems là fait le nombre de 5 millions d’âmes
à porter les Armes. Mais le malheur étoit qu’ il y avoit un très grand désordre dans tous ces différentes nations, chacun vouloit être maître.
1º qu’il n’y avoit personne pour commander l’armée en chef, chaque seigneur qui avoit pris la marque de la
croix étoit pour lui seul et faisoit avec ses gens tout ce…
Page 12.
Guillaume de Malmesbury, qui l’a vu et qui appartenait à cette époque, dit que le nombre
de cinq millions d’âmes pouvait porter les armes.
Mais le malheur fut qu’un très grand désordre régnait parmi toutes ces différentes nations, car chacun voulait être maître.
1º Il n’y avait personne qui commandait l’armée
dans son ensemble; chaque seigneur qui avait pris la croix agissait pour lui-même et faisait avec ses hommes ce qu’il voulait…
Page 12.
Au début de la Première Croisade, il n’y avait pas de commandant suprême, mais plusieurs chefs :
• Godefroy de Bouillon
• Raymond de Toulouse
• Bohémond
• Tancrède
• Robert de Normandie
etc.
→ chacun avait ses propres troupes
→ il n’existait aucun commandement central
Cela donne à ce manuscrit une grande précision historique.
Page 13
ce qu’il jugeoît à propos, quoique la plus grande autorité avoit été donnée en
mains de GottFroi de Bouillon, mais il n’avoit pas le commandement en Chef, mais seulement comme premier Con-
seiller de guerre.
2ºme étoit que l’on ne s’entreparloit pas l’un et l’autre comment ou quand l’on
commencerout la guerre contre les Turcs, mais chacun faisoit comme bon lui sem-
bloit à la garde de Dieu.«
Page 13
« …ce qu’il jugeait bon, bien que la plus grande autorité eût été donnée entre les mains de Godefroy de Bouillon, il n’avait cependant pas le commandement suprême ;
il n’était considéré que comme le premier
conseiller de guerre.
La seconde chose était que l’on ne se consultait pas entre eux sur la manière ou le moment de commencer la guerre contre les Turcs ; mais chacun faisait ce qui lui semblait bon, sous la garde de Dieu. »
Ici, quelque chose de très intéressant est dit → Il possédait la plus haute autorité, mais non le commandement suprême. Historiquement, cela est exact : il n’existait aucun commandant suprême officiel. Godefroy était considéré comme primus inter pares — « le premier parmi ses égaux ». Son prestige était immense, mais il ne détenait aucun pouvoir absolu.
Il est ici nommé premier Conseiller de guerre.
Il est donc présenté comme :
→ un chef moral
→ et non un dictateur militaire.
Autrement dit, Godefroy apparaît comme humble, pieux et au service des autres. Les chroniques plus tardives le rendirent presque saint, et ce manuscrit s’inscrit parfaitement dans cette tradition.
« …on ne se consultait pas sur la manière ou le moment de commencer… »
→ description très fidèle de la première croisade.
→ les chefs étaient rivaux
→ la planification faisait défaut
→ la foi > la logistique
→ pourtant tout avançait « sous la garde de Dieu »
→ malgré les faiblesses humaines.
De même : « chacun faisoit comme bon lui sembloit à la garde de Dieu. »
→ chacun faisait ce qu’il voulait
→ dans la confiance en Dieu
→ agissant librement, mais sous la protection divine.
Page 14
Sans savoir ce qu’il avoit de soin de faire, ou de s’allier avec les autres. 5ᵉᵐᵉ. Ils savoient qu’ils seroient obligez de passer sur le territoire étranger, et que l’on ne s’étoit pas précautioné comme, et où l’on pourroit avoir des vivres, pour l’entretien des troupes: mais ils ont laissé venir les affaires jusqu’à la dernière extrémité.
C’étoit une très grande faute qui a causé une si mauvaise conséquence. Avant que de…
Page 14
Sans savoir ce qu’il fallait faire, ni comment il convenait de s’unir aux autres. 5e. Ils savaient qu’ils seraient contraints de traverser des terres étrangères et que l’on n’avait prévu ni comment ni où l’on pourrait obtenir des vivres pour l’entretien des troupes ; mais on laissait les choses aller jusqu’à l’extrême.
Ce fut une très grande faute, qui eut de si mauvaises conséquences. Avant que l’on…
.
Page 14
Ici, il est expliqué que peu, voire aucune mesure de précaution n’avait été prise, par manque d’expérience. C’était la première croisade. Ils traversaient des territoires inconnus — pour la première fois. Autrement dit : la piété seule ne suffit pas ; il faut aussi faire preuve de sagesse et de prévoyance.
C’est un avertissement :
Dieu te guide — mais Il ne prépare pas ton repas à ta place.→ Les objectifs sacrés demandent également une sagesse terrestre.
Page 15
et parler de cette affaire nous ferons le détail comme les troupes se sont partagé.
Le 1ᵉʳ Convoi, et l’auteur de cette entreprise qui se nomma Pierre l’hermite, qui voulut être Prêtre et General en même tems, mais
comme les troupes étoient trop puissante ils donna 100000 hommes tous bon guerriers a un Gentil home françois nommé Gualtaro
qui veut dire en françois. Sans avoir. Car ils étoient tres
Page 15
Et pour parler de cette affaire, nous expliquerons comment les troupes furent divisées. La première colonne, et l’instigateur de cette entreprise, qui
s’appelait Pierre l’Hermite, voulait être à la fois prêtre et général; mais comme les troupes
étaient trop nombreuses, il donna 100.000 hommes, tous de bons combattants, à un
gentilhomme d’origine française, nommé Gualtaro, ce qui en français signifierait
« Sans avoir / Sans possessions ». Car ils étaient très …
Page 15
Ici, le manuscrit revient sur la Croisade populaire. Il s’agissait de la croisade précédant cette Première Croisade. Elle était désorganisée. Son initiateur était Pierre l’Hermite = Pierre le Solitaire. Ses partisans étaient divisés en plusieurs groupes/colonnes. Ses forces étaient immenses : 100.000 combattants. Un prêtre n’est pas formé pour commander 100.000 hommes dans une guerre, aussi pieuses que puissent être ses intentions. L’ambition de Pierre était grande. Il voulait être à la fois prêtre et chef militaire.
C’est ici qu’apparaît un tournant très important. Par les erreurs et les souffrances, on comprit que les croisades devaient être menées sous une direction militaire => Il devint clair qu’il fallait des moines-chevaliers. La foi unie à la discipline militaire = une Sainte force combattante. La naissance des Templiers.
Page 16
très pauvres, il marchoit avec ses troupes qui étoient composée que de 800 Cavaliers et 6000 hommes de pied. Tel étoit les préparations. Ils passèrent par l’Allemagne,
et la Hongrie en paix. Mais comme l’argent commençoit à manquer, et qu’ils avoient
presque tous depensé ce qu’ ils avoient pris avec eux, et ors qu’ils furent arrivez
dans la Servie et de là dans la Bulgarie, les troupes se mirent à piller et à ravager.
Page 16
Très pauvre, il marcha avec ses troupes, qui ne consistaient qu’en 800 cavaliers et 6000 hommes à pied. Telles étaient les préparations. Ils traversèrent paisiblement
l’Allemagne et la Hongrie. Mais dès que l’argent commença à manquer, et qu’ils eurent dépensé presque tout ce qu’ils avaient emporté avec eux, et lorsqu’ils furent arrivés en Serbie puis de là en Bulgarie, les troupes commencèrent à piller et à détruire.
Page 16
La Croisade populaire était pauvre et mal organisée. Les troupes avancèrent d’abord paisiblement. Mais lorsque l’argent vint à manquer, elles sombrèrent dans le pillage.
Leur mission pieuse perdit sa sainteté, car le manque humain d’ordre et de discipline mena à un déclin moral.
Cela devint une leçon pour la croisade suivante.